La vraie nature de la monnaie: soutien à l'initiative Monnaie Pleine

Soutien à l'initiative Monnaie Pleine




Cet article a été rédigé début mai 2015 pour soutenir  l'inititiative populaire Monnaie Pleine et vous inviter à la signer. Il eclaire en particulier le mécanisme réel de la création de notre monnaie par le crédit bancaire. Le texte reflète les seules opinions de l'auteur et ne doit en rien être considéré comme une prise de position émmanant des responsables de l'initiative. 

L’initiative « Monnaie Pleine » : son succès réduirait à coup sûr le risque systémique tant  monétaire et bancaire que social.

L’initiative fédérale Monnaie Pleine, qui a récolté à ce jour quelques 56'000 signatures, souhaite mettre notre monnaie à l’abri des crises financières et la rendre plus stable. Elle demande en premier lieu que toute la monnaie soit émise et garantie par la seule Banque nationale suisse. Dès lors, les banques privées ne pourraient plus créer à volonté de la monnaie scripturale par le crédit. Ce privilège, fort profitable, leur assure une place centrale et dominante dans l’économie. De plus, il comporte des risques systémiques majeurs, mis à jour par l’effondrement de 2008 et la crise subséquente. Dans le régime de monnaie pleine proposé par l’initiative, tout crédit octroyé par ces banques devra être « préfinancé » par leurs propres moyens (dépôts clients et fonds propres ou emprunts, notamment auprès de la BNS).

Ainsi, la maîtrise de la monnaie, laissée ces jours pour l’essentiel aux mains des banques privées, passerait de nouveau aux mains des citoyens. Autrement dit, l’initiative restituerait à l’État sa pleine souveraineté monétaire. Cela implique par définition qu’il puisse exercer une meilleure maîtrise du marché du crédit et du système financier au lieu d’en subir le « diktat » et les effets pervers. C’est pourquoi le texte demande: « La loi organise le marché financier dans l’intérêt général du pays […] » (Art. 99, alinéa 4) et propose certaines autres mesures en ce sens. Parmi celles-ci, la limitation des opérations pour compte propre des banques ou encore l’autorisation et la surveillance des produits financiers sont des plus pertinentes pour enrayer aussi la spéculation. Pour comprendre que la réalisation des mesures proposées dans le texte permet de réduire tout à la fois tant le risque systémique monétaire et bancaire que social, il suffit de se pencher sur la nature de notre monnaie et le processus de sa création.

 Notre monnaie fiduciaire est constituée à raison de 10 % de la monnaie en espèces. Émise et garantie par la banque centrale, et de ce fait par l’État, elle est le seul moyen de paiement légal. Le 90 % restant de la masse monétaire est constitué de la monnaie scripturale. Elle n’est pas un moyen de paiement légal (contrairement à la monnaie en espèces, nul n’est obligé par la loi de l’accepter). Son existence n’est garantie que par la solvabilité des banques qui la détiennent dans leurs comptes. Elle s’évapore en cas de faillite bancaire, hormis les montants recouverts dans la liquidation et « garantis » par le système d’assurance de dépôts (qui n’est pas en mesure d’absorber la faillite ne serait-ce d’une seule des mégabanques Too Big to Fail).  Le discours officiel aime à faire accroire que la monnaie scripturale serait créée par les banques privées en premier lieu par l’octroi judicieux de crédits sur la base des dépôts de leurs clients ; elles feraient ainsi circuler utilement l’argent de l’épargne dans l’économie. En réalité, elle est plutôt un ballon à air chaud de dettes, créée à partir de rien (out of air) par un simple jeu comptable : l’extension du bilan.

En fait, la banque privée créé dans son bilan, par des écritures comptables simultanées, le passif (le « dépôt client »), qui est sensé « couvrir » le crédit qui figure à l’actif. Ces écritures ont pour effet d’augmenter son bilan – et la masse monétaire – avec chaque nouveau crédit. Supposons un bilan initial (fort simplifié) d’une banque qui démarre son activité avec 10'000 de fonds propres en caisse:                          

Actifs                              Passifs                                                                                                                                                                         Fortune caisse 10'000   Fonds propres 10'000                                                                                                                                                         Total                 10'000   Total                10'000        

La banque accorde un crédit de 2'000 à son client X. Elle fait alors les écritures suivantes :                                                                                  -  Compte créance crédit client X  =  2'000  de crédit contre compte virement client X                                                                                            -  Compte virement client X           =  2'000  de débit contre compte créance crédit client X                                                                                            
Par l’octroi du crédit, la banque  opère une extension de son bilan:

Actifs                                           Passifs                                                                                                                                                                   Fortune caisse            10'000     Fonds propres               10'000                                                                                                                             Créance crédit client X  2'000    Compte virement client X  2'000                                                                                                                             Total                            12'000    Total                                12'000
  
L’on objectera que la banque ne peut accorder un crédit sans disposer d’un passif  suffisant sous forme de dépôts et de fonds propres et sans provisionner (voire déposer) la réserve minimale exigée par la banque centrale pour celui-ci. L’objection n’est pas pertinente pour deux motifs:

1) La banque créé à l’évidence par le crédit octroyé le passif du bilan qui va en servir de couverture.
2) La différence entre le montant de la réserve minimale et celui du crédit accordé n’en est pas moins
    de la monnaie-dette créée avec de l’air.

Par ses écritures comptables, la banque reconnait que l’argent ainsi créé n’est en effet rien d’autre qu’une dette réciproque. Il est tout à la fois une dette de la banque envers son client et une dette du client envers sa banque. 

Actuellement, la banque centrale ne peut en rien maîtriser ce processus, elle peut tout au plus tenter de le gérer par des impulsions de politique monétaire et les exigences de réserves. Ces exigences, tout comme la « règle prudentielle » des accords de Bâle III de 2010 (7 % de fonds propres d’ici 2019 au lieu de 4%), ne constituent pas un frein efficace à l’extension des bilans bancaires et à l’explosion sans précédent de la masse monétaire (son augmentation constante assurerait, selon la théorie néolibérale, la croissance économique). Depuis 1980, la masse monétaire M3 a augmenté dans les pays de l’OCDE d’un facteur de 16, mais la production industrielle seulement d’un facteur de 1,6. Si la désindustrialisation peut expliquer une partie de cet écart, la hausse excessive de la masse monétaire n’a pas moins produit avant tout de la dette. Et cela surtout sous forme de «crédits stériles » destinés aux fusions-acquisitions, à l’activité financière générale et à celle pour compte propre (les mégabanques, par exemple, peuvent prêter à volonté à leurs propres divisions de négoce et à leurs sociétés affiliées) etc.

Le processus de création de la monnaie offre bel et bien une prébende de profits et un avantage économique aux banques privées, tous deux malvenus et difficiles à justifier plus avant au vu des résultats produits. De surcroît, il est une source majeure de déséquilibre – et de risque – social. Si les banques sont plutôt promptes à créer de l’argent par des crédits, elles ne créent en revanche jamais l’argent pour rembourser ceux-ci et pour payer les intérêts (sauf par un nouveau crédit moyennant garanties suffisantes). Les débiteurs doivent toujours gagner sur la masse monétaire existante les sommes à rembourser et les intérêts à payer aux banques. De ce fait, le système monétaire et bancaire impose à toute la société une concurrence de tous contre tous. Il contribue ainsi à la soumettre plus avant au paradigme néolibéral de la rivalité. En l’état, ce système est aussi avant tout un mécanisme de redistribution de la richesse au bénéfice du secteur financier, qui sert en premier lieu ses propres intérêts et ceux des détenteurs de gros capitaux, au détriment de l’économie et de la société dans son ensemble. 

Pour toutes ces raisons, l’initiative Monnaie Pleine demande à juste titre que le processus de la création de la monnaie soit contrôlé par la seule banque centrale, mais aussi que l’État organise le marché financier dans l’intérêt général et supervise les prestataires et les produits financiers en conséquence. Sous le régime de la monnaie pleine, tous les comptes de virement et tous les comptes courants seraient strictement séparés des bilans bancaires et confiés à des entités juridiquement indépendantes des banques privées (soit un « département monétaire » mis en place en entité séparée ou de nouvelles institutions). Par conséquent, la monnaie pleine ne pourra pas s’évaporer dans une faillite bancaire et ne nécessitera pas de sauvetages bancaires publics pour éviter son évaporation comme l’actuelle monnaie scripturale. L’aboutissement de l’initiative permettrait ainsi de réduire tout à la fois la taille et la « sur extension » des bilans bancaires – partant le risque systémique que représentent les banques Too Big to Fail – mais aussi la spéculation et la masse monétaire excessive de l’ère néolibérale.
 
La réduction progressive de cette masse de monnaie-dette peut être bien mieux assurée par la monnaie pleine, c'est-à-dire le désendettement privé et public « en douceur » qui écartait le spectre d’une déflation et d’une dépression économique. En outre, elle préviendrait le mieux une autre implosion d’un segment du marché financier et d’autres grandes faillites bancaires. Ce régime monétaire mettrait en place un élément clé pour un réel changement de culture permettant de dépasser le paradigme de la rivalité. Les effets positifs de la mise en place des mesures proposées par l’initiative seraient encore renforcés, si d’autres mesures de réforme structurelle – économiques, fiscales et sociales – l’accompagnaient pour assurer plus avant le retour à l’équité et le recentrage sur le bien commun. Signer l’initiative Monnaie Pleine pour la faire aboutir, c’est demander d’abord que se rouvre enfin le débat sur une réelle réforme du système financier, débat qui s’est effiloché avec le retour à la routine des marchés. C’est espérer ensuite qu’elle trouvera une majorité en votation ou, à défaut, donne lieu à une contre-proposition en ligne avec les promesses et l’indignation nées des sauvetages bancaires récurrents. 

AS 06 mai 2015